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Ça dérape – Uber or U loose ? (faux) partage, (nouveau) prolétariat, (latente) précarisation

Par Jean Bouvier, le 19 février 2016 dans Ca décape / ça dérape

Uberisation

Néologisme en référence à la start up Uber, initié par Maurice Levy (P-DG de Publicis) en décembre 2014, qualifiant un changement rapide des rapports de force entre les fournisseurs de services et les clients finaux, grâce aux potentialités des plateformes numériques qui innovent en réduisant au maximum les intermédiaires et les prix.

Economie des plateformes, économie de partage, économie du piratage, des petits boulots et de la précarisation, économie de la confiscation du bien public

A n’en pas douter, l’essor des plateformes – déjà 260 start up et 2,5 milliards d’euros en France (15 milliards de dollars dans le monde fin 2014) – est une très bonne nouvelle pour le consommateur : source d’une concurrence aiguisée, riche en innovations pratiques, sympa et bon marché, le concept de plateforme n’épargne aucun secteur de service : banque, restauration, hôtellerie, transports, services à la personne, santé…

Pour autant, est-ce une bonne nouvelle pour le citoyen ?

Uber

Alors que, tour à tour, taxis et chauffeurs Uber font blocus dans les gares et aéroports français pour faire entendre leur opposition, un nombre croissant de voix s’élève pour dénoncer les dangers réels ou supposés « d’uberisation » de notre société.

De fait, il y a de quoi être excité, dépassé ou sidéré de constater la fulgurance de cette évolution. Dans nos principales villes de France ont éclos 3000 restaurants clandestins – exposés via des réseaux sociaux comme Cookening, COlunching ou Steamsurfing – où l’on peut d’un clic réserver un diner typique ou exotique servi dans un appartement, partagé à 5 ou 6 personnes, pour 12 euros… Découverte culinaire probablement, moment sympa pourquoi pas, zéro taxes certainement !

 

Economie du piratage ?

La montée du phénomène concerne tous les pays occidentaux, tous les secteurs de l’économie, toutes les autorités fiscales…

Heal, à Los Angeles ou Pager à New York City, proposent des télédiagnostics téléphoniques ou des soins à domicile au moyen d’une plateforme de médecins en ligne et de la géolocalisation des patients. Un « docteur » de Heal se balade à travers la ville, revêtu d’une blouse blanche (e-maculée ?) pour venir ausculter vos amygdales et vous prescrire trois bricoles. 7 minutes montre en main d’auscultation sur canapé, 99 dollars d’honoraires fixes et 30% d’EBITDA projeté dans le business plan…

Le couple fondateur, Dua et Desai, ambitionne de déployer le service sur l’ensemble des Etats-Unis, lorgnant sur les quelques 2 milliards de visites annuelles réalisées par les généralistes et revendique vouloir « changer ce paradigme ». Nous sommes impatients de voir un bilan chiffré de l’impact véritable de ce concept sur la baisse tant du nombre de malades que des dépenses de santé publique…

Uber2source : https://getheal.com/, 2016

 

Plus spectaculaire encore, la location immobilière temporaire de gré à gré prend une telle ampleur qu’elle modifie l’écosystème immobilier des grandes villes touristiques : San Francisco est, par exemple, pris d’assaut par les investisseurs institutionnels flairant le rendement locatif de résidentiel pour touristes. A quoi doit-on cette bulle spéculative ? Airbnb [1] a provoqué un engouement considérable parmi des particuliers attirés par la location temporaire de leur logement via les plateformes de partage, mais aussi, parmi nombre de propriétaires « professionnels non déclarés » avides de revenus locatifs détaxés.

 

Uber3source : https://www.airbnb.fr/, 2016

Economie de la confiscation du bien public ?

Lors d’un sondage récent [2], seuls 15% des Français adeptes des plateformes collaboratives et de e-commerce indiquent déclarer ou compter déclarer aux impôts leurs revenus issus de cette nouvelle économie ; or, déjà 8% de nos compatriotes pratiqueraient régulièrement ou occasionnellement la location de leur logement…

En décembre 2015, les députés français ont donc tranché et posé les premières bases bienvenues de régulation de l’économie de partage, avec encore plus de fermeté que ne l’avaient proposé les sénateurs [3]. En effet, ils introduisent une nuance intéressante – essentielle mais subtile en réalité – entre plateformes de partage telles que BlaBlaCar qui visent non pas à gagner de l’argent mais à partager des frais [4] et plateformes de micro-business telles que la location ponctuelle de logements, de voitures ou d’équipements (activités «assimilables à celles d’un travailleur indépendant»), désormais expressément assujetties à la déclaration fiscale dès le premier euro de revenus. A noter qu’échappent encore à cette disposition les activités de revente d’occasion de biens de consommation – exemples : appareils électroniques, musique, habillement – via des plateformes de petites annonces (LeBonCoin) ou marketplaces (ebay, Amazon, Priceminister), que 77% des Français déclarent utiliser ou avoir l’intention d’utiliser.

Le schéma de taxation globale reste encore flou (projet du député Pascal Terrasse, intégré dans la future Loi Macron II) ; sans attendre, le fisc s’invite dès 2016 chez tous les propriétaires « partageurs » de quelque 150.000 hébergements, dont 50.000 dans Paris intra-muros. Si le revenu d’un particulier louant son logement via Airbnb est en moyenne modeste (3600 € par an), la concentration d’un grand nombre d’offres auprès de professionnels de l’ombre masque d’immenses disparités et une évaporation fiscale considérable : l’enjeu de la concurrence déloyale avec les hôtels ou chambres d’hôtes est évalué à 40% de frottement fiscal. Situation comparable dans le domaine de la location de voiture entre particuliers [5], générant en moyenne 300 euros par mois au loueur particulier. Dommageable pour les secteurs de services, dommageable aussi pour nous tous, citoyens et contribuables spoliés par ces stratégies du coucou : pas de services, pas d’emplois, pas d’impôts ni de taxes de séjour apportant à la ville des moyens additionnels d’améliorer l’expérience des visiteurs. Drivy, OuiCar, Airbnb, Villas.com et autres intermédiaires sont désormais, à l’instar des plateformes pour professionnels (par exemple : MorningCroissant [6] priées de fournir à leurs usagers, sous peine d’une amende de 10.000 euros, « une information fiable, claire et complète quant à leurs obligations » légales ainsi qu’un « récapitulatif annuel systématique des recettes générées sur la plateforme » [7].

 

Gig economy, ou l’économie de la précarité ?

Aux Etats-Unis, pays qui a vu naître et grandir les plateformes (Uber : 160.000 chauffeurs non salariés), un tiers des travailleurs occupent des petits boulots sans aucune couverture sociale, appelés raw deals ; et doivent donc dégoter plusieurs petits jobs pour joindre les deux bouts. Sans doute le prix à payer pour ce que l’on appelle la « liberté ».

En France, de la même manière, les revenus deviennent plus aléatoires ; par exemple, le montant annuel des revenus d’un chauffeur UberPop (avant la suspension du service le 3 juillet 2015) était de 8200 € par an. Si le troc, la revente de produits d’occasion et le partage de véhicule peuvent apporter un complément de ressources à une famille, gagner sa vie de petits boulots fragmentés obtenus via des plateformes reste difficile voire impossible, dans un cadre réglementaire qui ne facilite pas la pratique de plusieurs micro-activités. Les start ups californiennes Homejoy, Handy et Postmates ont été contraintes de revoir leur business model voire de cesser leurs activités à la suite de class actions en 2015 : les services étaient réalisés par du personnel de ménage à domicile ou des livreurs à domicile, traités comme des sous-traitants indépendants, mais dont le statut a été requalifié en employés [8].

Revenir au salariat, fournir un accès à une couverture de santé et retraite, former et offrir des perspectives d’avenir au personnel, bref, ces jeunes pousses redécouvrent ainsi le genre de beauté d’une relation plus équilibrée entre employeur et employé.

 

Jean Bouvier  Jean

Associé

Digital, Banque de Détail et SFS

 

[1]     Capacité d’un million de locations entre particuliers en 2015, comparée à celle du Groupe Accor (600 000 chambres)

[2]     Source : Baromètre BVA sur l’économie collaborative, mai 2014

[3]     Synthèse du rapport du Sénat sur l’économie collaborative : http://www.senat.fr/fileadmin/Fichiers/Images/commission/finances/synthese_economie_collaborative.pdf

[4]   Exemple : 25% des Français déclarent pratiquer régulièrement ou occasionnellement le covoiturage

[5]     Source : Frost & Sullivan : le nombre d’utilisateurs de services de location de voiture entre particuliers va passer de 700 000 en 2011 à 15 millions en 2020)

[6]    http://www.tourmag.com/MorningCroissant-un-serieux-concurrent-pour-Airbnb-Business-Travel_a77022.html

[7]   http://www.leparisien.fr/espace-premium/actu/airbnb-drivy-tout-a-declarer-12-12-2015-5363321.php

[8]     http://techcrunch.com/2015/07/31/why-homejoy-failed-and-the-future-of-the-on-demand-economy/ ; http://www.slate.com/articles/business/moneybox/2015/07/handy_a_hot_startup_for_home_cleaning_has_a_big_mess_of_its_own.html

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